numéro
L.3000
intitulé de la collection
Constantin, Guillaume Jean
technique encre, marque écrite, marque au pochoir
couleur brun
localisation montage, verso
dimension 50 x 80 mm (h x l)
  • 1921
  • depuis 2010
Cartouche qu'on trouve souvent au dos de dessins anciens d'une qualité inégale. Il doit appartenir à une collection française de la fin du XVIIIe siècle, à en juger par les provenances, qui y sont presque toujours inscrites comme dans le spécimen reproduit ici. Ces provenances trahissent presque toujours des achats faits à des ventes parisiennes, vers 1775-1790.

GUILLAUME JEAN CONSTANTIN (Paris 1755-id. 1816), marchand, Paris. Dessins.

La marque décrite par Frits Lugt en 1921 sous le numéro 3000 correspond à une tablette rectangulaire formée d’une succession de feuilles et de fleurs systématiquement apposées au verso du montage des dessins à l’aide d’un pochoir. Lugt supposait que cette marque appartenait à un collectionneur français actif vers la fin du XVIIIe siècle, sans parvenir toutefois à faire de proposition sur son identité. Les limites chronologiques et géographiques de l’activité du collectionneur ont pu être déterminées par la présence d’inscriptions à la plume et à l’encre à l’intérieur des rectangles de la marque, considérées à juste titre comme en constituant une partie intégrante. Ces inscriptions font état des précédents propriétaires, comme par exemple Mariette, de Luynes ou Lempereur. En dehors de ces inscriptions, l’autre approche pour connaître le nom du collectionneur aurait été de vérifier le nom des différents acheteurs identifiés lors de la vente des œuvres ayant appartenu au tout dernier collectionneur mentionné sur la marque. Mais cette enquête ne porta pas ses fruits – ce que Lugt a sans doute réalisé sur la base de ses connaissances intimes du marché de l’art – car les lots en question n’avaient pas été acquis par un seul et unique acheteur.
La présence à l’intérieur du rectangle d’un chiffre arabe – également apposé à l’aide d’un pochoir – constitue une autre caractéristique de cette marque. Chaque numéro est un multiple du chiffre 12 et le plus élevé que l’on connaisse à ce jour est le 360, tandis que les numéros 60 et 84 n’ont, eux, encore jamais été repérés.
En reconsidérant l’ensemble de ces éléments, il est dès lors possible de formuler l’hypothèse selon laquelle le L.3000 n’appartient pas à un collectionneur mais à un marchand. Cela pourrait expliquer le caractère neutre de la marque et peut-être aussi la fonction des chiffres comme indicateurs de prix dans le contexte d’une monnaie duodécimale en France sous l’Ancien Régime. Qui plus est, cette hypothèse du marchand pourrait expliquer pourquoi les dessins ne peuvent pas être liés à un seul et même collectionneur.
Une fois parvenu à ce point de notre raisonnement, l’identification de l’auteur de toutes ces inscriptions devenait d’une importance capitale. Résumons ici les conclusions de Joachim Jacoby après son étude approfondie du sujet sous ses différents aspects, publiée par la Fondation Custodia (voir bibliographie). La preuve indirecte – fondée sur les dessins qui passaient sur le marché de l’art à Paris dans la dernière décennie du XVIIIe siècle – pointait en faveur du marchand d’art Guillaume Jean Constantin. Son écriture est bien documentée par trois reçus (Archives de Paris, D114E3 6 ; Archives nationales, Archives des Musées Nationaux, 20150044/92 [Z 12, 9 avril 1809], et 20144790/203 [*P 12 Élysée, 11 mai 1809]) et d’autres notes autographes. Ces exemples concordent si parfaitement avec les inscriptions relevées sur la marque L.3000 qu’aucun doute n’est dès lors permis quant à l’identité de Constantin. Cette conclusion est d’ailleurs corroborée par son fils Amédée qui, dans la préface du catalogue de vente des biens de son père précise « nous avons suivi [dans ce catalogue] les nomenclatures laissées par monsieur Constantin, et écrites de sa propre main, derrière la presque totalité des dessins qui composent cette notice ».
L’identification de l’écriture de Constantin permet en outre d’identifier des dessins qui firent partie de son fonds de commerce, mais sans pour autant que la marque L.3000 ait été apposée. Assez souvent Constantin a noté au verso du montage, en bas à droite, le nom de l’artiste, un numéro ou bien encore le nom d’un possesseur antérieur. Il arrive que ces notes se trouvent ensemble avec la marque L.3000, mais la raison d’être de ces deux types d’annotations nous échappe, tout comme le fait que nous ne savons pas non plus si le premier type en question doit être considéré comme une étape préparatoire du second. On a pu par ailleurs observer que la marque L.3000 se trouve toujours au verso du montage des dessins. Notons que cette pratique est probablement liée à l’usage qu’avaient les collectionneurs français et anglais du XVIIIe siècle de faire monter leurs dessins de telle façon que le verso devienne inaccessible. Par ailleurs, il semble bien que Constantin lui-même ait fait monter des dessins dans sa galerie, et il est tout à fait possible de lui attribuer un type de montage spécifique : en bleu clair moucheté, le dessin étant entouré de bandes de deux tons de brun, rarement de bleu.
Constantin a débuté dans le commerce de l’art pas plus tard qu’en 1778 (il avait à peine 23 ans) en achetant un pastel dessiné par Fragonard lors d’une vente publique − acquisition documentée par la mention de son nom dans la marge du lot 127 du catalogue de vente du 19 janvier 1778 (Lugt Rép. 2772).
Nous ignorons encore tout sur son éducation, mais peut-être a-t-il reçu des leçons dans la boutique de son père, le marchand-mercier Guillaume Constantin. On sait qu’il s’intéressa avant tout aux dessins, mais parmi ses marchandises on trouve aussi des tableaux et des objets d’art. Le texte figurant sur sa carte d’adresse de ca. 1790 informe sur le fait qu’il acceptait en outre des commissions et s’occupait de restaurations. On le sait également éditeur d’estampes vers 1790, d’abord en tant qu’acheteur et en rééditant des cuivres anciens, mais en 1794, il édita la fameuse gravure de Jacques-Louis Copia d’après le dessin de Jacques-Louis David, Marat tel qu’il était au moment de sa mort, comme l’indique l’adresse sur les épreuves « Se vend à Paris chez Constantin, Md. de Tableaux Quai de l’École No 4 ». Plus tard, il fut nommé par l’impératrice Joséphine conservateur de sa collection de tableaux à Malmaison. Cette position lui permit de travailler pour Eugène de Beauharnais (1781-1824) et pour d’autres clients de la nouvelle élite.
Comme marchand d’art établi, Constantin collaborait avec des homologues connus, parmi lesquels on compte Jean-Baptiste-Pierre Lebrun (1748-1813) et Alexandre-Joseph Paillet (1743-1814). Sa réputation de connaisseur fait qu’on s’adressait à lui comme expert lors de la rédaction des inventaires après décès, ses services pouvant aller, selon la volonté des héritiers, jusqu’à organiser avec tel ou tel commissaire-priseur, la vente des biens inventoriés. Parallèlement à son activité de marchand de dessins et de tableaux, Constantin entretenait de bons rapports avec les artistes contemporains, à telle enseigne que c’est lui, semble-t-il, qui introduisit par exemple son ami Pierre-Paul Prud’hon (1758-1823) auprès de Joséphine dont il peindra le portrait en 1805 (Paris, Musée du Louvre, inv. R.F. 270). D’autres artistes faisaient par ailleurs appel à lui comme autorité dans le monde du marché de l’art à Paris, à l’instar du peintre Wolfgang-Adam Töpffer (1766-1847), de Genève, ou de Fleury Richard (1777-1852), peintre de fleurs à Lyon.
L’achat et la vente de dessins représentaient une part substantielle de son activité de marchand. Bon nombre de ses clients furent des collectionneurs français, voire parisiens, mais la plupart de leurs noms nous demeurent inconnus. Constantin avait par ailleurs également des clients de diverses autres nationalités. Il a ainsi organisé deux importants envois de dessins, chacun comprenant 3 000 feuilles, destinés à être vendus en Russie. Le mandataire sur place, Bernardino Gaetano Nigris, n’était autre que l’époux de Jeanne Julie Louise Lebrun (1780-1819), fille du peintre Élisabeth Vigée-Lebrun (1755-1842) et du marchand d’art Lebrun. En Allemagne, on sait qu’il parvint à vendre – soit directement soit par le biais d’un intermédiaire inconnu – plus de 200 dessins à Johann Friedrich Städel (1728-1816), fondateur de l’institut qui porte son nom à Francfort-sur-le-Main.
Après son décès, les biens de Constantin ont été vendus en trois ventes comprenant son fonds de commerce, sa collection personnelle et sa bibliothèque. La vente de ses dessins recensait 837 lots décrivant plus de 11 500 feuilles, et ce nombre impressionnant trouve un écho à travers l’observation que fait son fils dans la préface du catalogue : « Les dessins ayant été pendant nombre d’années la plus forte partie du commerce de M. Constantin... ».
Jacoby a répertorié dans son étude un peu plus de 300 exemples de la marque décrite ici, mais au vu de l’ampleur du commerce de dessins que témoignait Constantin, il est tout à fait possible que bien d’autres viennent s’y adjoindre dans le futur, permettant ainsi d’étoffer nos connaissances, à la fois sur un marchand en particulier, mais aussi sur l’ensemble du marché de l’art de la fin du XVIIIe au début du XIXe siècle.

VENTES
1816, 18 novembre, Paris, c.-pr. Claude Louis Chariot, experts Alexis-Nicolas Pérignon & Amédée Constantin, fonds des tableaux, 435 lots, subdivisés en trois Écoles : Italien (145 lots), Hollandais, Flamand et Allemand (190 lots), Français (95 lots) et un important groupe de tableaux décrit comme en état de restauration (Lugt Rép. 8995).
1817, 3 mars, Paris, c.-pr. Claude Louis Chariot, experts François Sallé & Amédée Constantin, dessins 837 lots décrivant ca. 11 500 feuilles, subdivisées en trois Écoles : Italien (ca. 3 700), Hollandais, Flamand et Allemand (ca. 2 350), Français (ca. 5 400). En plus, de nombreux portefeuilles, lots de dessins encadrés et paquets de dessins en feuilles, puis des miniatures, bronzes, marbres, ivoires, terres-cuites et objets d’art (Lugt Rép. 9056).
1817, 31 mars, Paris, c.-pr. Claude Louis Chariot, experts François Sallé & Amédée Constantin, fonds des estampes et des livres (Lugt Rép. 9087).

BIBLIOGRAPHIE
M. Maiskaya, Государственноый музей изобразительных искусст имени А.С. Пушкина . Иtальянский рисунок XVI beka [Le Musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine. Dessins italiens du XVIe siècle], vol. 1, Moscou 2012, p. 290 (ill  de la marque).
J. Jacoby, Guillaume Jean Constantin 1755-1816. A drawings dealer in Paris, Paris et Londres 2018.
N. Volle, B. Lauwick et I. Cabillac (dir.), Dictionnaire historique des restaurateurs. Tableaux et œuvres sur papier. Paris, 1750-1950, Paris 2020, pp. 364-365.


Date de mise en ligne : janvier 2019 ; dernière mise à jour : avril 2021.


Frits Lugt, Les Marques de Collections de Dessins & d’Estampes | Fondation Custodia