numéro
L.838
intitulé de la collection
Delacroix, Eugène (fausse marque)
technique marque estampée, encre
couleur rouge
localisation recto
dimension 6 x 9 mm (h x l)
3 renvois  
  • 1921
  • 1956
  • depuis 2010
Eug. DELACROIX (1798 -1863), peintre, Paris. Sur ses propres dessins dans sa vente après décès.
 
Ferdinand-Victor-Eugène Delacroix, fils de haute bourgeoisie, d'une éducation classique, le chef célèbre de l'école romantique et l'adversaire d'Ingres. « La vente, après décès, des œuvres de M. Eug. Delacroix, a été la grande affaire de la saison. Pendant tout un mois, l'attention fiévreuse et enthousiaste des amateurs et des artistes qui se pressaient dans les salles de l'hôtel Drouot, ne s'est pas ralentie un seul instant. On y a fait de saintes folies, et l'artiste, de son vivant, n'avait certes jamais remporté un pareil triomphe. Après ses peintures et ses esquisses pleines d'éclat et de mouvements, sont venus ses dessins au nombre de six à sept mille. Ce fut une véritable révélation, et l'on peut dire que Delacroix mort, on n'avait pas seulement retrouvé toute son âme et toute sa vie dans ce précieux entassement de merveilles, mais encore Delacroix inconnu, dessinateur exquis, amoureux infatigable de la correction, et rompu aux plus difficiles pratiques de son art «  . Ses études étaient de tous les instants, sans cesse bouillonnait en lui la pensée de son œuvre, il y revenait sans relâche, et depuis sa jeunesse il avait religieusement amassé tous les croquis, tous les dessins qui avaient servi à l'étude préparatoire de ses grands ouvrages. C'était ses souvenirs, ses mémoires, si vous voulez ; il ne les montrait pas, mais par une disposition testamentaire expresse, il avait ordonné que tous ses dessins seraient exposés et vendus publiquement après sa mort «  Toutes ces feuilles précieuses avaient été soigneusement assemblées et classées par lots dans le catalogue. Il est regrettable qu'à la vente, dans le but très louable peut-être de faire de l'argent, on ait morcelé ces lots et détruit l'intérêt qu'ils présentaient ainsi réunis. » (Cabinet de l'Amateur, nouv. série 1863, bulletin p. 23). Voir aussi L'Artiste de 1864, I, pp. 119 à 142. Le légataire universel exécuteur testamentaire du maître était Eugène Piron, qui a publié en 1865, juste avant sa mort, un livre anonyme Eug. Delacroix, sa vie et ses œuvres. - Delacroix s'était formé aussi une collection de dessins et d'estampes de maîtres anciens et modernes, sur lesquels d'ailleurs la marque ci-contre ne figure pas.
 
VENTES : I. 1864, 17-29 février, Paris (experts F. Petit et Tedesco). Atelier et collection particulière de tableaux, dessins et estampes. Catalogue avec préface de Ph. Burty. 858 nos dont : peintures 249 nos, dessins (6000 feuilles) 430 nos, eaux-fortes, pierres lithographiques, lithographies, gravures anciennes 179 nos. Les dessins par Delacroix se vendirent en général 200 à 600 fr., les plus importants environ 1000 fr., quelques-uns même davantage : l'Education d'Achille 2500 fr., Héliodore chassé du temple 1500 fr., Maure courant la Poudre, aquarelle, 1305 fr., Tigre renversant un cheval, id. 1220 fr. Les meilleures estampes du maître de 20 à 50 fr. et les deux lithographies Tigre Royal et Lion de l'Atlas, épr. exposées en 1852 au Luxembourg, 200 fr. La suite des 14 pierres lithogr. pour le Hamlet 2150 fr.
 
II. 1865, 21 avril, Paris (expert Febvre). Collection de feu M*** (Piron), légataire universel de Delacroix. 27 nos, dont 15 pour les tableaux, 5 pour les dessins par Delacroix, l'un comprenant 5 albums de croquis, puis ouvrages illustrés et grand nombre de lithographies.
Eug. DELACROIX, Paris.
 
Une erreur de classement de clichés nous a fait reproduire, dans notre volume principal, sous le L.838, au lieu du timbre original de la vente d'atelier de Delacroix, son imitation, dite timbre d'Andrieu. Il s'agit du peintre Pierre Andrieu (1821-1892), l'élève et le fidèle collaborateur d'Eug. Delacroix qui lui avait légué notamment ses dessins originaux pour le Salon de la Paix, à l'Hôtel de Ville (œuvre détruite), plus 15.000 fr., plus encore des esquisses de la chapelle à l'église St. Sulpice, un lion couché, etc. Andrieu conserva toute sa vie cet héritage ; il acquit de plus, à la vente de Delacroix, nombre d'autres esquisses de son maître. Après sa mort, ses héritiers, vraisemblablement de bonne foi, firent faire le nouveau cachet (notre ancien L.838) qui fut alors apposé sur des dessins d'Andrieu, pris à tort pour des Delacroix, et sur de vrais Delacroix, mêlés aux Andrieu.
La vente de l'atelier Andrieu eut lieu à Paris, les 6-7 mai 1892 (le décès était du 30 janvier) mais le catalogue, assez succinct, ne paraît mentionner que des peintures ; il n'est spécifié aucun dessin de Delacroix, ni d'Andrieu, à moins qu'ils ne soient mêlés aux peintures.
Pour éviter toute erreur, nous reproduisons ci-contre d'abord le faux timbre, dit d'Andrieu, en lui conservant son ancien L.838, puis sous le nouveau L.838a le véritable timbre de la vente Delacroix même.
En comparant les deux, on constatera les différences principales suivantes. Dans le vrai (L.838a), le jambage du D touche le haut de la boucle alors que, dans le faux (L.838), ce même jambage n'atteint pas la boucle, laissant un blanc d'un demi millimètre environ. Dans le vrai encore, dans le D, la gauche de la boucle du haut dépasse, très légèrement, la gauche de la boucle du bas, alors qu'elle reste un peu en dedans dans le faux. Dans le vrai, dans le D, la petite boucle du bas, à gauche, est bien arrondie, elle est au contraire aplatie dans le faux. Dans le vrai, les deux petites boucles de l'E se terminent en lignes presque droites, verticalement, alors que dans le faux ces terminaisons de boucles sont nettement arrondies. Dans leur aspect général signalons encore : lorsqu'il est bien imprimé, le bon timbre offre des déliés et des pleins franchement exprimés, les impressions du faux sont toujours maigres. Et, surtout, le bon cachet est imprimé en général en vermillon bien clair, le faux en rouge bistré. Nous avons plus haut expliqué la présence du faux timbre (L.838) sur des Andrieu et sur de vrais Delacroix. - Signalons de plus qu'on rencontre le vrai sur des dessins d'autres maîtres (vu notamment sur un Géricault certain et sur des calques de Robaut). Sans doute de telles feuilles, peut-être même d'Andrieu, étaient mêlées à des originaux de Delacroix, dans les cartons de celui-ci, et furent estampillées en même temps qu'eux pour sa vente : ces embûches n'effraieront pas le véritable connaisseur qui sera heureux au contraire d'en triompher, en s'en remettant à son flair, à son œil.
Enfin, au L.838b, nous reproduisons une seconde imitation du timbre original, que l'on rencontre assez souvent sur des dessins de l'animalier Paul Jouve, né à Marlotte, 1880, l'illustrateur bien connu du Livre de la Jungle de Rudyard Kipling (Le Livre contemporain, Paris 1918), apposé par un anonyme entre 1910 et 1920. Différences essentielles avec le vrai : dans la lettre E, le trait horizontal du milieu, entre les deux boucles, arrive à l'aplomb de la droite de ces boucles ; dans le vrai, au contraire, il reste nettement en dedans de cet aplomb. Et encore, la boucle du bas du D est généralement bouchée et toute plate.

EUGÈNE DELACROIX (Charenton-Saint-Maurice 1798-Paris 1863), peintre, Paris. Faux cachet.

Ce cachet imitant le cachet de la vente posthume en 1864 d’Eugène Delacroix (L.838a) est généralement appelé le cachet dit d’Andrieu. Il est rouge sombre, ou plutôt selon le mot des spécialistes, d’un ton bistré. Plusieurs différences avec le vrai cachet apparaissent nettement : il est la plupart du temps apposé sans soin, près de la partie dessinée, et de travers ; souvent l’impression n’en est pas nette ; la traverse du E dépasse les boucles inférieure et supérieure ; il demeure un espace blanc entre le fût du D et la panse ; la partie inférieure de la boucle du D dépasse la boucle supérieure.
Ce cachet est pourtant souvent apposé sur des dessins de Delacroix lui-même, notamment sur nombre de dessins conservés au Musée du Louvre ou encore sur une Étude pour Héliodore chassé du Temple conservée au Musée Delacroix (Paris, Musée Delacroix, inv. 1997-1).
On le rencontre néanmoins sur des dessins qui ne sont pas de sa main, en particulier sur des feuilles de Pierre Andrieu qui fut son assistant à l’époque de ses derniers grands chantiers parisiens – la Galerie d’Apollon au Louvre, le Salon de la Paix à l’Hôtel de Ville ou la chapelle des Saints-Anges à l’église Saint-Sulpice. C’est par exemple le cas d’une feuille d’Andrieu, aujourd’hui dans les portefeuilles du Musée du Louvre (inv. RF 9489), une étude pour sa peinture du compartiment central de la voûte de la galerie du château de Guermantes.
Lee Johnson a pu établir que le dessin Hommage à Cérès, acheté en 1907 par le conservateur du Statens Museum de Copenhague comme de Delacroix, était en fait une étude d’Andrieu (Copenhague, Statens Museum, inv. n° 5676 ; Johnson 1966, fig. 10 ; Würtz Frandsen 2002,  n° 57). De plus, quatre des cinq albums conservés au Musée du Louvre qui reviennent à Pierre Andrieu sont timbrés de ce faux cachet (Paris, Musée du Louvre, inv. RF 9155, RF 9156, RF 9158, RF 9159).
D’où l’hypothèse vite formulée et souvent développée selon laquelle ce faux cachet aurait été fabriqué par Andrieu lui-même ; d’où également sa désignation usuelle comme « cachet dit d’Andrieu ». Lugt avait quant à lui imaginé que les héritiers d’Andrieu, « vraisemblablement de bonne foi », avaient fait faire un « nouveau cachet qui fut alors apposé sur des dessins d’Andrieu, pris à tort pour des Delacroix, et sur de vrais Delacroix, mêlés aux Andrieu ».
Les faits semblent avoir été quelque peu différents. L’inventeur du faux cachet L.838 a sans doute été le marchand Vuillier, établi au 53 rue de Seine. Vuillier était le voisin de Pierre Andrieu, établi au 54 rue de Seine, et entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, il a manifestement détenu la plupart des dessins portant ce cachet L.838.
La notoriété de Vuillier comme possesseur d’œuvres de Delacroix, d’authenticité plus ou moins avérée, est relevée par Alfred Robaut, le biographe de l’artiste, dans les annotations de son Œuvre complet d’Eugène Delacroix dont deux datent de 1892 (Paris 1885, n° 90 bis et n° 352 bis). Vuillier vendait à des collectionneurs des dessins de Delacroix parfaitement autographes telle qu’une Étude pour le plafond d’Apollon, acquise à l’époque par Louis de Launay (1860-1938), grand collectionneur de dessins de Delacroix (aujourd’hui conservée au Musée du Louvre, inv. RF 37303). Or ce dessin aussi porte ce faux cachet, dit d’Andrieu. Louis de Launay a soigneusement consigné tous ses achats sur des fiches et a tenu un Journal. Comme nous l’a communiqué aimablement Arlette Sérullaz qui a eu accès à ces documents, conservés en mains privées, Louis de Launay a précisé qu’il tenait ce dessin de Vuillier qui – disait-il – l’avait trouvé chez Andrieu. Sur ses fiches, Launay indique non seulement les provenances des dessins mais aussi la présence ou non d’un cachet et son emplacement, mais aussi son degré de validité : « timbre faux », « timbre faux de Vuillier », « faux timbre d’Andrieu » ou encore « timbre faux qui n’est pas celui de Vuillier », expression dont on ne comprend pas si elle désigne le faux cachet L.838 ou un autre cachet. Enfin la fiche d’un dessin représentant un Fragment du Jugement de Salomon de Rubens comporte une note explicite : « […] le timbre est faux, c’est celui du lot Andrieu de Vuillier […] ». Elle est corroborée par un passage du Journal de Louis de Launay où celui-ci rapporte que la veuve d’Andrieu avait cédé à Vuillier des lots de dessins à plusieurs reprises et qu’il aurait fait fabriquer un cachet afin d’affirmer leur authenticité. Arlette Sérullaz nous a également précisé que Louis de Launay a effectué la majeure partie de ses achats chez Vuillier qui assurait avoir obtenu ce fonds de dessins des héritiers d’Andrieu. Mais il est d’ores et déjà possible d’écrire que le cachet L.838, fabriqué avec l’accord ou non des héritiers d’Andrieu, n’est pas l’indice absolu d’une mauvaise provenance puisqu’il a été apposé sur les feuilles du fonds de l’atelier d’un des plus proches collaborateurs de Delacroix. Cela explique qu’un fort pourcentage de dessins de Delacroix lui-même le porte. Les dessins portant ce cachet apparaissent d’ailleurs sur le marché de l’art parisien environ deux ans après la vente Andrieu.
Vuillier vendait donc ces dessins estampillés du cachet rouge sombre. Peut-être a-t-il aussi transmis certaines de ces feuilles à quelques-uns de ses confrères comme incitent à le penser les fiches de Louis de Launay. Celles-ci mentionnent souvent en effet de faux timbres à la suite du nom de Vuillier mais aussi d’autres marchands tels que Gosselin en 1894, Mathias en 1899, et S. Mayer en 1908.
De plus, parmi les dessins entrés dans les collections du musée de Copenhague sous le nom de Delacroix et portant cette marque L.838, achetés en 1907 et 1912 par son conservateur Karl Madsen pour le musée ou pour son propre compte, ou encore par le collectionneur danois, Johannes Rump (L.3401), certains proviennent de Vuillier, mais d’autres du marchand René Mansuy.
En somme, même si Vuillier paraît avoir été le principal vendeur à Paris des dessins de Delacroix et d’Andrieu frappés du timbre bistré (L.838), pas moins de cinq marchands parisiens en ont également négociés vers 1900.
Toutefois, on peut se demander si Vuillier n’aurait apposé le faux cachet L.838 que sur les feuilles provenant de la succession d’Andrieu. Ne l’aurait-il pas aussi utilisé sur des études animalières d’artistes français de la fin du XIXe siècle ?
Car de fait, un cachet pratiquement identique (L.838b), est parfois apposé sur des œuvres qui ne semblent pouvoir revenir ni à Delacroix ni à Andrieu, principalement sur des dessins animaliers aujourd’hui conservés dans des musées ou circulant dans le commerce d’art et pour lesquels il est difficile de déterminer si l’on se trouve face à la marque L.838 altérée ou L.838b.
Enfin on gardera en mémoire que les marques L.838a, le cachet authentique de la vente posthume, et la marque L.3956, une imitation rencontrée une seule fois à ce jour, sont plus faciles à reconnaître et qu’il existe encore d’autres imitations du cachet ED de la vente posthume que nous n’illustrons pas faute de bonnes reproductions.

BIBLIOGRAPHIE
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L. Johnson, ‘Pierre Andrieu, ‘un polisson’?’, Revue de l’art, n° 21, 1973, pp. 66-69.
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L.-A. Prat, ‘Un ensemble de dessins de Delacroix au musée de Picardie à Amiens’, La Revue du Louvre, 29, 1979, 2, pp. 100-107.
L.-A. Prat, ‘Eugène Delacroix : un peu de Bonheur…’, Revue de l’art, n° 136, 2002, pp. 67-69.
S. Strauber, ‘Delacroix Drawings and the False Estate Stamp’, Journal of the History of Collections, 3, 1991, 1, pp. 61-88.
S. Strauber, ‘Delacroix Drawings and the False Estate Stamp, II: Topography and Chronology of the Faux Cachet’, Journal of the History of Collections, 5, 1993, 2, pp. 129-163.
J. Würtz Frandsen, French Drawings and Watercolours 19th-20th Centuries. French Drawings in the Departement of Prints and Drawings. Statens Museum for Kunst, Copenhague 2002, pp. 28-31, 75-86.
A. Sérullaz, ‘Louis de Launay. Homme de science et amateur d’art’, Bulletin de la Société des Amis du musée Eugène Delacroix, n° 8, 2010, pp. 53-64.
L. Lhinares, ‘Le cachet d’atelier d’Eugène Delacroix, et ses imitations’, Bulletin de la Société des Amis du Musée national Eugène Delacroix, n° 9, 2011, pp. 2-11.
L. Lhinares et L.-A. Prat, ‘Fauves et faux (cachets)’, Bulletin de la Société des Amis du Musée national Eugène Delacroix, n° 10, 2012, pp. 25-38.


Date de mise en ligne : septembre 2018.


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